ROISSYMAIL n°438 du 10/11/2009
 Chute du Mur
La « Jaegersuppe », les pommes de terre, les poils aux pattes et le 1er secrétaire du SED de Cottbus (RDA).

Je ne sais pas si j’étais à Berlin le 9 novembre 1989 (il parait qu’on m’y a vu avec Sarko…), mais j’étais en RDA au mois d’aout 1975. A l’époque j’avais 21 ans et j’étais un vaillant membre du PCF et du Mouvement de la Jeunesse Communiste de France (MJCF) depuis deux ans (voir les détails sur le BN 24 ci-contre). Un an auparavant, j’avais fait « l’école d’un mois », en fait ce qu’on appelait l’école centrale du PCF, dont les locaux étaient à Choisy-le-Roi (94).
En 1975, bardé de ce diplôme, je peux prétendre à être « chef de groupe » (ou un truc comme ça pour des « vacances » militantes en RDA. Explications : la JC organisait chaque année le « train de l’Amitié » qui emmenait des petits groupes de jeunes communistes ou sympathisants d’Europe de l’Ouest découvrir les délices du socialisme réel en Allemagne de l’Est. C’était une sorte de « colo ». Mon groupe à moi était accueilli dans la ville de Cottbus (Brandebourg), non loin de la frontière polonaise. Au programme, visites et activités diverses, mais tous les après-midi, visite d’usines ou d’organismes officiels (j’ai eu beaucoup de mal à tenir quelques éléments de mon groupe qui, dès la moitié du séjour, disparaissaient pour échapper à ce qui était devenu une véritable corvée).
On a pu se rendre compte à l’époque combien était tristes les habitants de la RDA, une fois le vernis officiel retiré. A ce moment mon allemand (2ème langue au lycée) était encore suffisant pour tenir une conversation simple et, lorsque la confiance s’installait avec mes différents interlocuteurs, ceux-ci me confiaient leur désarroi concernant leur manque de liberté, et leurs frustrations à propos des produits de consommation.
Pas le temps, bien sûr, ici de raconter les multiples anecdotes, mais tout était dur à voir et à entendre, pour un jeune communiste français comme moi. Restait que tous le monde là-bas avait un emploi…On se raccrochait à ça et aux encouragements de nos grands intellectuels sur la grande Union soviétique et le Parti des Fusillés, avec l’exaltation de la Révolution française (y compris la Terreur) dispensé par la plupart de nos instituteurs et professeurs.
J’étais cornaqué par un cadre de la FDJ (Freie Deuchland Jugen, prononcez « effdiyot », un type un peu plus âgé que moi dont j’ai oublié le nom. Plutôt sympa, bilingue, mais d’une langue de bois incroyable ! On discutait souvent de liberté, du Mur (ah le Mur, qu’on a à peine vu en visitant Berlin Est), d’économie. Lui me rabâchait sans cesse les mêmes choses « le sozialismus » de la RDA va vaincre la RFA d’ici 50 ans, et si les choses ne se passent pas toujours bien, c’est à cause des complots de l’impérialisme…
Il affichait une grande fierté lorsqu’il déclarait ne jamais regarder la télé de l’Ouest (que les citoyens de RDA pouvaient capter, mais le « parti » leur demandait de ne pas la regarder…). Ce qui était faux, m’a confié malicieusement à la fin du séjour un de ses amis du SED, (le parti communiste local) dont le frère avait fui à l'Ouest (donc suspect...).

Un jour, on va visiter Dresde. J’apprends sur place (je ne l’avais jamais appris à l’école) l’ampleur des bombardements alliés sur cette ville martyre. Les communistes entretenaient d’une manière machiavélique et malsaine le souvenir de ces bombardements, histoire de susciter un sentiment anti-occidental. On voyait encore des quartiers entiers en ruine, 30 ans après la fin de la guerre.

En sortant d’un des musées de Dresde, il est question que notre groupe aille faire quelques emplettes dans l’Intershop du coin. Les « Intershops » étaient des magasins d’Etat (comme les Beriozka en URSS) où l’on pouvait acheter (en payant en devise) tous les produits (de luxe et autres) qu’on ne trouvait pas normalement en RDA. On rentre là-dedans : une vraie caverne d’Ali-Baba. Mes jeunes prolétaires français achètent plein de trucs, ravis de pouvoir renouer, après 15 jours d’abstinence, avec la consommation (y’avait rien à acheter à Cottbus..). Et j’aperçois les yeux de mon ami (le cadre de la FDJ) : il n’en pouvait plus de voir tout ça… Mais, officiellement, ces magasins étaient réservés aux étrangers et il était décommandé sinon « interdit » aux Allemands de l’Est d’y pénétrer (en fait les cadres de la nomenklatura y allaient).

Il me faisait pitié. « Allez, lui-dis-je, prends un truc sympa, pour ta femme, je te l’offre… ». Il refuse, la mort dans l’âme en me rappelant que ce n’est pas bien. Je trouve les mots pour lui dire que ce n’est pas ça qui va ébranler le socialisme réel et que si c’était ça, celui-ci serait alors en bien mauvais état. Et ça marche ! Bon, qu’est-ce que tu veux ? Je m’attendais à du parfum, un foulard, j’sais pas, un truc superflu, de « luxe » quoi…

Et ben non, v’la ti pas que le révolutionnaire teuton me demande, en pointant le doigt dessus: de la soupe en sachet ! De la Jaegersuppe, me précise t-il, c’est ma femme qui va être contente ! » s’exclame je jeune apparatchik sorabe.
C’était à mon tour d’avoir les yeux écarquillés… J’étais sur le cul. Au retour, dans le bus, j’ai tenté une explication hum… marxiste-léniniste du genre : tu sais, les capitalistes ont inventé ces soupes en sachet pour pouvoir mieux exploiter les ouvriers : ça va vite, du coup ils sont moins fatigués que s’ils épluchaient des légumes et donc travailleront plus le lendemain etc. Et en plus ils leur piquent de l’argent…
Mais le défenseur du prolétariat mondial ne m’écoutait pas. Ça allait être la fête, ce soir, avec sa femme, et la « soupe du chasseur »…

Ou sont les patates ? Poils aux pattes !
Le séjour tirait, heureusement, à sa fin. Souvenirs d’anecdotes tragi-comiques en pagaille... Un vieil artiste plasticien nous racontant, dépité et amer, que son art devait servir désormais à la construction du socialisme... J’ai dû batailler pour qu’une jeune (et charmante) femme de chambre de la « colo » me rende mon Jean’s, mais ça c’est banal. Je me souviens d’un « défilé de mode » dans un jardin public. Des jeunes femmes exhibant des robes mal coupées, mal fagotées, avec, en plus des poils aux pattes : pas un peu les poils, hein ! Vraiment velues, de longs poils, impressionnants! Sur les blondes ça « passait », mais sur les brunes fallait voir ! C’était, parait-il, la mode socialiste : s’épiler les jambes était signe de décadence capitaliste occidentale (on m’a dit ça je vous jure)…

Pour le dernier jour, on a eu l’idée de faire un repas à la française, tellement on en avait marre de manger du cochon (excellent par ailleurs, je me souviens d’un porc entier grillé à la broche, constamment arrosé de bière, mmm !!…) matin midi et soir. Mon camarade de la FDJ est d’accord. On décide de faire steak frites salade.
Pour le steak ce fut un peu dur, on a trouvé la viande, mais les Allemands, ces barbares, que ce soit de l’Est ou de l’Ouest, ne sachant pas couper la viande comme nous… Salade ok.

Mais on cherche partout des pommes de terre. Pas moyen de trouver une seule patate dans cette ville de 80 000 habitants, dans une région de culture de la pomme de terre ! Je m’affole. Comment faire un französiche rebas zan vrites euh ? Mon camarade de la FDJ se remue… mais rien. Du coup je pense à aller voir illico le camarade 1er secrétaire du SED du Kreis (arrondissement) de Cottbus, que j’avais rencontré à plusieurs reprises et qui m’avait fait bonne impression. Je suis reçu de suite. Amusé par l’énoncé du problème, le camarade secrétaire passe un coup de fil. On a eu nos patates à temps…

Au retour dans le Val d’Oise: surtout ne rien dire…

Nous v’la rentrés à Paris. Avant de rentrer vers mon Bar-le-Duc chéri, je passe la nuit chez ma p’tite copine du séjour : Mireille Tourte, une « JC » d’Argenteuil. Ses parents sont de « vieux » militants du Parti (quand on dit le Parti, c’est le PCF évidemment), le père est même trésorier de la « fédé », avec la réputation d’être un « dur ». Le soir même, Mireille et moi vidons notre sac, on se lâche, on raconte tout ce qu’on a vu.
Les parents Tourte ne cherchent même pas à nous contredire. Il ne faut pas en parler, tu comprends… ? me dit le membre du secrétariat fédéral. Oui, je lui réponds, oui…
Revenant dans la région parisienne bien des années après, j’ai appris que les Tourte avaient quitté le Parti…
Si vous avez de leurs nouvelles… Et de Mireille…

EV

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